Dans le cadre de la Stockholm Design Week, l´Institut français de Suède a réalisé un entretien avec la galeriste et commissaire d´art franco-suédoise Paola Bjäringer, qui nous parle de son lieu d’exposition Misschiefs à Stockholm. L’ensemble de la création graphique de Misschiefs a été conçue par les équipes de graphistes Manana et Bonconseil studio, avec qui Paola Bjäringer travaille depuis ses débuts à Paris. Le travail de Paola est influencé par Matali Crasset, designer française dont la vision du design démocratique a beaucoup inspiré Paola. Entretien avec une galeriste ayant pour objectif de développer la dimension inclusive du design.

Avec l’espace Misschiefs, vous avez créé une plateforme pour les artistes et designers à une période où la plupart des galeries et des expériences culturelles ne sont pas accessibles au public. La réaction du public envers les expositions que tu montes en ce moment est-elle différente des réactions que tu as pu avoir dans ta galerie parisienne ?

Paola Bjäringer : Le public suédois est déjà assez différent de celui que j’ai connu lors de mes expériences de galeriste à Paris. La place de la culture et de l’art dans l’inconscient collectif des Français est beaucoup plus établie qu’en Suède, ce qui favorise la diffusion du message artistique quel qu’il soit. L’art est considéré comme une nécessité pour l’épanouissement personnel et sociétal d’une nation, chez nous. Cela dit, la pandémie actuelle a quelque peu soulevé les priorités politiques quant au fait de considérer officiellement telle ou telle activité économiquement « essentielle ». Là, soudainement, la Suède grâce ou à cause de sa politique de circulation humaine plus flexible actuellement, a permis une micro fenêtre de liberté pour des projets tels que Misschiefs de voir le jour localement. Le public depuis cet été dans mon lieu a Linnégatan 4 à Stockholm est unanimement positif vis-à-vis de l’initiative. L’enthousiasme est double : découvrir des artistes exclusivement femmes au travail en live dans leurs art studios temporaires et d’être initié à de nouveaux genres et nouvelles propositions artistiques dans un quartier associé et marqué par une tradition blanche patriarcale. Lorsqu´en 2009 j’ai ouvert la galerie Slott à Paris, proche de la gare de l’Est et spécialisée dans le design contemporain de collection, je me souviens des dames du 16ème arrondissement qui n’étaient jamais venues dans le quartier. Déjà, ma démarche était de déplacer géographiquement la zone de consommation haut-de-gamme dans un quartier plus populaire. Mon but étant toujours de faire trembler un petit peu les codes sociaux pour mieux faire rentrer le message des artistes que je choisis : nous faire avancer vers un monde meilleur. Rien de mieux que de se retrouver à cloche-pied, quelque peu déséquilibré, pour mieux ressentir. Nos habitudes et héritages divers et variés ne sont pas forcément toujours propices au vivre ensemble. Le public suédois jusqu’à maintenant a été très positif à ce léger déséquilibre, qui au contraire mène souvent a une réflexion et un ressenti plus spontanés et donc au partage qui forcément tisse la toile essentielle de notre fonction en tant qu’acteurs culturels : être démocratiques et progressistes.

Les artistes que vous avez exposés et qui ont eu des ateliers avec vous sont issus d’horizons culturels variés, notamment français. Parlez-nous un peu de certains des artistes français que vous avez exposés et comment vous pensez que leur art résonne dans le contexte de Misschiefs.

J’ai fait venir de Paris un artiste extraordinaire qui s’appelle Nsdos, qui est venu en résidence à Misschiefs à Stockholm pendant une semaine. Il a travaillé en live sur une œuvre originale performative de danse basée sur le ressenti de son expérience sur place au beau milieu de toutes ces femmes artistes Misschiefs distinctes, expérience retranscrite au travers de data technologiques qu’il crée grâce à sa capacité inouïe d’artiste transdisciplinaire. Emma Marga Blanche est une autre artiste francophone proche du projet Misschiefs depuis sa naissance, elle est designer en duo avec Fredrik Färg. Leur duo nommé Färg&Blanche fait figure de leader du design actuel made in Sweden, qui prône ce que j’espère défendre : l’affirmation d’un style suédois nouveau, distinct et prometteur, celui d’une fluidité plus visible plus affirmée entre art et design.

Vous travaillez avec des créateurs et des artistes queer, non-binaire, trans-femmes et/ou femme dans un espace qui se situe à Östermalm, un quartier perçu comme l’un des plus privilégiés de la Suède. Cela a-t-il créé une confrontation des visions du monde entre le public et les œuvres? Ou plutôt, remet-elle en question les préjugés que nous pouvons avoir, tant sur le public local que sur les artistes?

Un boulot immense d’éducation est à fournir par tous les acteurs de la culture, partout ! Les droits humains ne sont pas acquis même dans un pays comme la Suède ! Le racisme sous-jacent est réel, palpable, mesurable et dangereux tout comme le sexisme en 2021 ! Nombre de visiteurs, y compris de milieux culturels, ont devant moi demandé aux femmes artistes non blanches présentes sur place si elles parlent le suédois par exemple, chose profondément choquante mais surtout indicative précieuse du boulot essentiel de notre profession : éduquer. Le fait d’exister physiquement dans une zone de la ville majoritairement blanche, mâle et privilégiée avec une palette d’artistes femmes et non-binaires dans un espace de 500m2 équivalente à une adresse de la rue Saint-Honoré à Paris, par exemple, a provoqué chez une certaine catégorie de visiteurs du quartier des réactions machistes à mon égard, en tant que gérante du lieu mais aussi vis-à-vis des artistes sur place. Rien de grave en soi, mais là aussi une indication de l’urgence d’initiatives telles que Misschiefs de prendre une place physique dans l’espace de pouvoir au coeur du patriarcat. Pour faire bouger les choses il faut les bouger physiquement. Cette opération de sauvetage artistique en temps de pandémie rendue possible grâce à un acteur économique tel qu’une société immobilière, qui m’a gracieusement prêté le lieu, est un exemple parmi d’autre de collaboration en soi facile à mettre en place – lieu vide qu’un projet innovant investi temporairement en une zone géographique stratégique – et pose les bases d’un dialogue fondamental entre public et artistes. Dissoudre la partie médiane, c’est à dire le statut prestigieux du producteur/galeriste, est à mon avis positive. Nous avons tous à gagner à effacer le glamour inaccessible de l’art contemporain pour revenir à l’essentiel, la source de l’art en tant que vecteur de changement sociétal : les artistes et les créateurs de qualité en général. Ils sont notre avenir, surtout les femmes et non-binaires qui de part leurs héritages historiques et culturels ont des solutions concrètes pour le vivre ensemble ! J’accorde dans mon choix de curation une place centrale aux jeunes dont la vision et le travail sont évidemment notre avenir. Une artiste trans du projet de 20 ans ma cadette m’a bluffé par sa force de connaissance, moi qui pensait pourtant être progressiste. Tout est relatif à sa propre zone de réflexion souvent restreinte. Mon boulot est d’identifier les meilleures artistes femmes, trans et non-binaires de tous les âges – les plus âgées sont également fondamentales dans cette logique de pluralité – et de leur donner une plateforme d’expression tant orale que d’exposition la plus impactante possible sur le marché tel qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire malheureusement encore très blanc et très mâle.

 Is punk dead?

Punk is more alive than ever. De Black Lives Matter aux femmes polonaises faisant bouger le système archaïque patriarchal, qui malheureusement revient en force de pair avec le protectionnisme populiste ambiant profondément dangereux, le mouvement punk n’est pas un attirail de mode. Le punk le vrai est politique, à travers l’art, la musique et la mode. La culture est punk à son origine, elle est là pour tous nous faire bouger vers un monde meilleur en terme de vivre ensemble, plus urgente que jamais aujourd’hui. Rien n’est acquis, ni même nos droits fondamentaux. Les artistes sont là pour nous le rappeler, reste aux politiques de  donner à la culture la première place au rang des dirigeants qu’il lui faut pour véritablement faciliter nos vies qui, comme on le constate tous dans notre isolement pandémique, n’est rien sans ce qui vaut d’être vécu, ce qui nous rend essentiellement humains : le ressenti.

Photo: David Camerini